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31 août 2011 3 31 /08 /août /2011 10:50

La nouvelle a été annoncée et est abondamment relayée sur les médias : d'après l'INSEE, la France est repassée au-dessus du seuil  de 8 millions de "pauvres" , vivant avec moins de 954 euros par mois, soit 60 % du revenu mensuel moyen. Si on prend la pauvreté au-dessous de 50 % du revenu mensuel moyen, soit 795 euros, ce nombre tombe à 4,5 millions. Historiquement, ces nombres étaient en décroissance jusque dans les années 2000, se sont stabilisés, puis recroissent depuis 2005. 

 

Evidemment, la pauvreté définie par un seuil proportionnel au revenu moyen est relative. Elle ne peut par définition pas disparaître, sauf dans le cas d'un resserrement considérable et improbable de l'échelle des revenus. Un pauvre à la limite de pauvreté en France est à peu près dans la moyenne mondiale. Les pauvres en France ont souvent un appartement, un chauffage minimal, peuvent se nourrir (plus ou moins bien), ils ne sont pas menacés de famine comme en Afrique. Néanmoins ils rencontrent des difficultés réelles pour bien se chauffer, ont du mal à recevoir des amis, et sont au bord de la précarité absolue pouvant les transformer en SDF. Ce sont probablement souvent des femmes seules, avec enfants, immigrées, cumulant les difficultés. Derrière les chiffres et les analyses, se cachent des réalités vécues de "galère".

Telle qu'elle est exprimée, l'avancée de la pauvreté est donc plus une mesure de l'inégalité croissante que de la vraie paupérisation. Pour savoir si il y a vraiment plus de gens qui gagnent objectivement moins, il faudrait croiser avec l'évolution du revenu moyen. Mais celui ci n'a quasiment pas augmenté ces dernières années.

Les problèmes énergétiques sont souvent traités sous l'aspect technique et froid des chiffres, y compris sur ce blog, mais il me semble important de garder la réalité en tête. On entend souvent que l'énergie est "trop importante pour être traitée par les lois du marché", qu'il faudrait accepter de payer plus cher, voire que le PIB n'est plus une quantité pertinente. A mon avis c'est un gros contresens. Il n'y a rien de plus lié à l'économie que l'énergie, l'énergie ne sert qu'à l'économie ! Payer cher l'énergie, c'est payer cher tout ce qui est produit avec. De l'énergie bon marché, c'est précisément ce dont on a besoin pour être riche, c'est précisément CE QUI nous a rendu riches. Une énergie plus chère rend mécaniquement la société plus pauvre, et augmente donc le nombre de pauvres.

La plupart du temps, les questions énergétiques sont traitées sur le plan de solutions techniques mirobolantes à base de panneaux solaires dans l'espace, de production d'hydrogène , de culture d'algues,  en précisant bien que ce sera beaucoup plus cher, mais que "il faudra bien accepter de payer" ou "on en a tellement besoin qu'on la produira à n'importe quel prix", ou même que "ça deviendra rentable quand les fossiles seront chers". Mais quand on regarde la réalité de la société, on a une image bien différente; un pauvre qui peut à peine se payer le chauffage ne va bien évidemment pas poser des panneaux solaires sur son balcon, ni acheter une voiture à l'hydrogène. Il ne va pas consommer de l'énergie "parce qu'il en a absolument besoin", il va se la payer parce qu'il peut encore le faire, et si il ne peut plus le faire, il tombe dans la précarité absolue - bien évidemment pas par plaisir et par volonté.

La vraie nature des crises de l'énergie, ce n'est pas une nature technique, c'est une nature sociale. Les vrais défis sont dans la gestion des crises inévitables qui vont se produire, dans l'augmentation des inégalités qui risque d'en résulter , les classes sociales élevées ayant les moyens de garder leur niveau de vie, et de faire supporter aux plus pauvres le coût des récessions. Les solutions techniques produisant de l'énergie chère pour remplacer une autre énergie devenue chère ne servent pas à grand chose : si on n'a plus moyen de se payer les secondes, on n'a pas non plus moyen de se payer les premières. Il est d'ailleurs illustratif de voir comment les aides aux énergies renouvelables ont été annihilées par la crise et le manque de financements qui en a résulté. 

L'orgine de cette erreur vient aussi du discours dominant sur le danger climatique, qui a été bâti sur des scénarios de croissance continue au XXIe siecle qui nous rendrait trop consommateurs, donc trop riches. Le danger climatique vient de l'idée initiale que nous avons trop de richesses à notre disposition, et qu'il faudrait se restreindre pour des raisons écologiques. Je soutiens l'idée que la réalité est inverse. La situation actuelle montrent bien au contraire que c'est la fin de la croissance qui est notre principal problème - et cela invaliderait dès le départ la plupart des scénarios trop fossiles intensifs, comme nous le verrons.

Plus que de solutions techniques miracles plus qu'aléatoires, l'urgence actuelle, c'est une prise de conscience rapide de la gravité de la situation, et une réflexion en profondeur de ce que doit être une société confrontée au problème de la non-croissance, voire de la décroissance. Le discours actuel des politiques montre hélas qu'on est loin d'une telle prise de conscience. On se contente d'agiter le mirage de la relance de la croissance, ou de se réfugier derrière l'idée que "la Science" trouvera une solution - les scientifiques se voyant assignés au rôle du sorcier amenant la pluie. Ce serait une bonne surprise si des solutions techniques à la pénurie des fossiles étaient trouvées, mais il paraît peu raisonnable d'y compter de façon certaine. 

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23 août 2011 2 23 /08 /août /2011 17:24

je suis allé l'été dernier en Islande. Comme, contrairement aux Maldives, on peut y aller sans avion, j'ai pris le bateau. Je dois dire honnêtement que la raison principale n'était pas d'éviter de brûler du kérosène, dont je sais très bien qu'il sera de toutes façons brûlé un jour ou l'autre, mais que mon espoir était d'assister à une nouvelle éruption volcanique, après celle de l'Eyjafjallajökull ( pas si compliqué que ça à prononcer et à retenir si on décompose = EY(ja) (èya ) : île  - FJALL(a) (fiotla) : montagne ; JÖKULL (yeukoutl) :glacier -E-YA-FIOT-LA-YEU-KOUTL , glacier de la montagne-ile).Et comme je craignais d'y rester un peu plus que prévu si les aéroports étaient à nouveau fermés, j'ai pris un bateau qui partait du Danemark en passant par les îles Feroë ... une aventure dès le départ ! 

 

Bref, c'est un pays superbe et fascinant que je ne saurais trop conseiller aux amateurs de paysages sauvages et de nature brute - vraiment un pays de glace et de feu. Entre les glaciers, les paysages lunaires , les chutes d'eau gigantesques, les petits villages blottis au fond des fjords, on s'en met plein la vue !

chuteeau

Chutes de Dettifoss

Eyjafjall

 Cratère de l'Eyjafjall, au milieu des glaciers (vu d'avion)

 

Mais il offre aussi de profonds sujets de réflexions sur le climat et l'énergie. D'abord c'est une île jeune à la fois géologiquement et humainement. A part peut etre quelques moines britanniques, la population vient essentiellement de l'immigration, à partir du VIIIe siecle, des vikings scandinaves (l'origine génétique des hommes montre une prédominance de la Scandinavie, mais celle des femmes une prédominance du nord des îles britanniques, ils s'étaient probablement "servis" au passage ...). L'écriture runique existait déjà, et la trace historique de tous les immigrants a été gardés par les sagas ou "eddas" , poèmes lyriques retraçant l'histoire de leurs héros fondateurs (assez violente et tumultueuse par ailleurs).

 

L'Islande n'a pas de préhistoire. Elle n'a pas non plus de ressources fossiles, les terrains volcaniques ayant de 20 à 30 millions d'années au maximum. Pendant longtemps, les islandais ont été sous le joug des danois, après avoir fondé la première vraie démocratie parlementaire sans roi.  Il est interessant de savoir d'ailleurs qu'on peut tracer les variations climatiques entre l'optimum médiéval et le refroidissement qui a suivi, par le type d'animaux élevés (les moutons remplaçant les porcs), l'avancée et le recul des glaciers ... Il y a des traces nettes de ces variations bien avant l'époque moderne.

Sinon, leur vie se distinguait finalement peu de celle de l'âge de bronze.Ils vivaient une vie rudimentaire, de pêcheurs et d'agriculteurs, dans des maisons minuscules couverte de tourbe et d'herbe, avec des ustensiles essentiellement de bois. Pourtant ils gardaient précieusement leur sagas qui leur servait à l'apprentissage de leur langue, qui est restée celle du vieux norrois, l'ancètre des langues nordiques, qu'ils sont les seuls à encore parler et comprendre. 

Leur vie a été bouleversée par l'arrivée de l'industrialisation, et en particulier par l'apparition des moteurs pour leurs bateaux de pêche et des machines agricoles, qui les ont fait entrer dans la modernité au début du XXe siècle. Très lettrés et avides de progrès, ils ont été en pointe sur de nombreux points (par exemple ce sont les premiers à avoir construit des églises en béton, même si ce n'est peut être pas ce qu'ils ont fait de mieux ...). Mais dépourvus de ressources fossiles, ils devaient importer pétrole et charbon. Ils ont vite compris l'interêt d'exploiter leurs ressources renouvelables : il y a énormément de chutes d'eau et de sites géothermiques où l'eau sort naturellement bouillante, chauffée par la lave souterraine qui est omniprésente sur leur sol. Ils l'emploient à la fois pour le chauffage direct , et pour la production d'électricité.

geothermie

Champ géothermique à Krafla

centrale

Intérieur d'une centrale géothermique - c'est tout propre ! 

De façon donc assez peu surprenante, l'Islande a de loin la plus grande proportion d'énergie renouvelable des pays industrialisés. 100 % d'électricité renouvelable (hydraulique d'abord, géothermie ensuite) , et l'électricité représente 80 % de la consommation énergétique .. et donc 80 % d'énergie renouvelable ! (je ne compte pas ici le chauffage direct par la géothermie basse température qui rajouterait encore plus à cette proportion).

 

islanderepenergie

(source: BP statistical review, 2010)

C'est merveilleux, un pays qui a autant de renouvelables ! à donner en exemple, même si tout le monde n'a pas la chance d'habiter sur un volcan (ce qui présente parfois quelques désagréments, il faut le reconnaître).

 

Petit hic néanmoins : l'Islande n'a pas un bilan carbone très fameux, elle produit plus de CO2 par habitant (environ 7 t CO2/hab/an) que la France ou la Chine (autour de 6) , un peu moins que l'Allemagne.. Pas catastrophique mais pas fameux non plus. Pourtant ces pays sont loin d'avoir autant de renouvelables ! 

CO2hab

(source: BP statistical review, 2010)

 

hem, hemm... où est le problème ? le problème vient de ce que l'Islande, si elle produit bien plus de renouvelable... produit aussi bien plus d'énergie par habitant ! plus de 17 tep/hab contre environ 4 tep/hab pour la France ou l'Allemagne. 4 fois plus !!! mais très différemment répartie bien sûr

:energiehabislande

 

On voit que cette grande production électrique se rajoute à une consommation d'hydrocarbures (essentiellement pétrole) comparable à celle d'autres pays, ce qui ne diminue finalement pas leur bilan carbone.

Mais pourquoi ? d'abord ils font quoi de toute cette électricité ? ben.. rien. Enfin rien pour eux personnellement, ils font pareil que les autres, ils ont des frigos (plutot moins utiles en hiver), des télés, des chaines hifi, ... mais ils utilisent surtout leur électricité dans de gigantesques usines, essentiellement pour l'aluminium et le ferrosilicium, comme l'usine d'Alcoa "Fjarðaál " à Reyðarfjörður (le ð se prononce comme le "the" anglais mouillé).

 

aluminium

evidemment tout cet aluminium, ce n'est pas pour eux, ils le réexportent. Bref ils servent de fournisseur d'énergie renouvelable pour tout le monde. Parfait ... mais on constate que ça ne les a pas vraiment fait baisser leur consommation de pétrole ! pourquoi ? ben.. parce que le pétrole leur sert à autre chose qu'à l'électricité, et bien sûr, en premier lieu, aux voitures, aux camions, aux bateaux ... 300 000 habitants dispersés sur une île grande comme 1/4 de la France, avec des pistes tout juste empruntables en 4x4, on ne fait pas ça à la voiture électrique. En plus il faut aussi du charbon pour l'aluminium. 

 

Pourquoi est-ce intéressant ? parce que l'Islande croule sous l'électricité renouvelable, elle en a à ne plus savoir qu'en faire. En plus, c'est de l'hydraulique, de la bonne qualité , constante , régulière, pas comme ces éoliennes et ces panneaux solaires qui marchent que quand ils le veulent. Et pourtant, elle consomme pratiquement la même quantité de fossile que les autres. Fossile qu'elle n'a pas , rappelons le, et qu'elle doit importer à prix d'or, avec les inconvénients qu'on connait et les menaces de ruptures d'approvisionnement. 

Il semble évident que si elle avait pu s'en passer, elle l'aurait fait, et sans hésiter. Avec cette énorme quantité d'électricité DEJA renouvelable, pourquoi s'en priver ! bon, soyons honnête, elle a lancé un programme hydrogène pour tenter de remplacer les bus et voitures à essence par de l'hydrogène, produit par l'électricité. Elle était certainement le meilleur cas de figure pour y arriver, vu ses conditions ! donc on a construit quelques bus à hydrogène, quelques stations d'hydrogène à Reykjavik. Je regrette de n'en avoir vu aucun... tout cela a été stoppé net par la crise de 2008, pour laquelle l'Islande a été durement touchée, ayant cru aux mirages de l'économie virtuelle. de toutes façons, quand on voit l'intérieur du pays, on se dit que c'est pas demain la veille qu'ils le silloneront avec des voitures à hydrogène ...

Il faut bien réaliser que l'électricité .. ce n'est que de l'électricité. Au sens où une fois qu'on l'a produite, on se fiche bien de savoir comment. Donc l'Islande a déjà atteint, et depuis longtemps, ce qui est parfois présenté comme un rêve pour le futur : une production d'électricité renouvelable, stable, et sûre, bien supérieure aux besoins de la population. Elle n'a pas à le faire, elle l'a déjà !!!! pas besoin de Grenelle ou de Kyoto ... (d'ailleurs elle a demandé un régime spécial pour la réduction du CO2 en disant qu'elle avait déjà fait les efforts avant ... ce qui est vrai en proportion d'énergie, mais en regardant les chiffres absolus, c' est quand même contestable ! ). Autrement dit, l'état énergétique dans lequel se trouve l'Islande est bien au-delà de ce que prévoient la plupart des scénarios de production électrique des autres pays, que ce soit avec des éoliennes, du solaire, du nucléaire, des surgénérateurs, ou tout autre moyen de produire de l'électricité qui vous viendrait à l'idée.

Et pourtant, elle produit toujours 7t de CO2 par habitant, importe toujours du pétrole, et a subi durement les conséquences de la crise économique et de la flambée du baril. Pourtant ce sont des gens intelligents, instruits, modernes, et qui n'ont strictement aucun interêt (et n'en avaient jamais eu depuis le début) à être dépendant des fossiles, et n'étaient certainement pas soumis à quelque diktat que ce soit de compagnies pétrolières.

 

A mon avis, cet exemple est à méditer profondément avant de faire des scénarios pour le futur .....

 

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17 août 2011 3 17 /08 /août /2011 22:22

Après les considérations précédentes sur la croissance, je vais esquisser ma vision personnelle de ce que pourrait être l'après-fossile. On entre évidemment là dans le champ de la spéculation, néanmoins il existe des contraintes génériques et des réflexions très générales qui peuvent orienter notre vision de l'avenir. Je ne prétends nullement apporter ici de preuves formelles des scénarios que j'ébauche - il s'agit là plutôt de présenter le type d'arguments qui pourraient être apportés pour juger de la vraisemblance plus ou moins grande des différents scénarios - à chacun ensuite de se forger sa propre opinion à partir de ces éléments.

 

Je vais commencer par un graphique saisissant, celui de la population humaine depuis le néolithique, réalisé par le Musée de l'Homme à propos de son exposition au titre déjà un peu dépassé ("6 milliards d'hommes", on est déjà presque à 7 ....), et repris par JM Jancovici dans ses conférences.

 population humaine

 

On voit qu'avant l'invention de l'agriculture au néolithique, la population humaine ne dépassait pas quelques millions d'hommes, qui avaient un mode de vie de chasseurs cueilleurs. Ce mode de vie demande un grand territoire, et la capacité d'accueil des territoires habitables était probablement de cet ordre. L'humanité sous sa forme actuelle existait depuis des centaines de milliers d'année, et avait probablement plus ou moins atteint ses limites de population avec ce mode de vie. La première croissance démographique de l'humanité fut due à l'apparition de son nomadisme et de sa capacité à s'adapter à des climats très différents, qui, contrairement à toutes les espèces de mammifères, lui permit de quitter son Afrique natale et de conquérir la quasi-totalité des terres émergées (à part l'Antarctique ...). 

La première des deux grandes révolutions subséquentes de l'humanité fut l'apparition de l'agriculture après la fin du Würm, la dernière grande glaciation, il y a environ 10 000 ans dans le croissant fertile, et indépendamment en plusieurs endroits du monde un peu plus tard: en Europe -Asie occidentale autour de la culture de l'épeautre puis du blé, en Asie orientale autour de celle du riz, en Amérique autour de celle du haricot et du maïs. Elle a marqué le début du Néolithique, avec un bouleversement des modes de vie humains : sédentarisation, développement de l'artisanat, constitutions de vastes sociétés structurées, apparition de la métallurgie, puis de l'écriture faisant entrer l'humanité dans l'Histoire. A noter que tout n'a pas été positif dans cette évolution : le néolithique marque aussi le début des maladies virales et bactériennes transmises par les animaux (grippe, varicelle, rougeole, peste ...), le début des conflts territoriaux pour la possessions des terres et des grandes guerres, et également celui des travaux exténuants, de l'esclavage, etc.. . Selon certains auteurs, les hommes du paléolithique étaient moins nombreux, mais en meilleure santé et travaillaient moins que ceux du néolithique. Mais c'est un autre débat.

 

Toujours est-il que l'apparition de l'agriculture a considérablement augmenté la capacité d'accueil des territoires, en provoquant la deuxième grande croissance démographique de l'humanité, faisant passer sa population de quelques millions à quelques centaines de millions, soit une multiplication par un facteur d'environ 100.  Cette croissance fut cependant assez lente puisque la population mondiale n'aurait que doublé entre l'époque romaine et le XVIII siecle, soit un temps de doublement d'environ 2000 ans, soit environ + 0,03 % par an.  (pour rappel, elle a doublé en seulement une trentaine d'années à l'époque moderne, avec un taux de croissance d'environ +2 % par an - rappelons que le temps de doublement de r% par an correspond à un temps de doublement T2 = 70/r ). On voit que la capacité d'accueil de la Terre fut portée plusieurs centaines de millions, peut être un milliard d'habitants, si on avait eu encore quelques millénaires pour croitre. Il est peu probable que l'agriculture traditionnelle aurait pu beaucoup dépasser ce chiffre : en effet, sur les territoires bien cultivés comme la France, la population n'excédait jamais 20 à 25 millions d'habitants sans que survienne une crise , famine ou épidémie, la réduisant à nouveau. 

La deuxième révolution fut bien sûr l'apparition de la société industrielle caractérisée par l'emploi des énergies fossiles. Appliquée à l'agriculture, elle permit un accroissement considérable de la productivité alimentaire par l'emploi en particulier des engrais, de la mécanisation, et de l'irrigation systématique. Elle a conduit rapidement (en deux siècles à peine) à multiplier par 10 la population mondiale, ce qui apparait de manière saisissante sur le graphique comme un pic sans précédent (on notera comment une exponentielle parait bien plus raide si l'échelle temporelle est grande par rapport à son temps de doublement ! ). 

Notons que si on avait porté la consommation d'énergie au lieu de la population, le pic aurait été encore plus spectaculaire car la consommation d'énergie par habitant a été également environ multipliée par 10, ce qui fait que la consommation d'énergie totale a été environ multipliée par 100. On peut d'ailleurs dire à peu près la même chose du PIB : le PIB actuel est d'environ 60 000 milliards de $/an, alors qu'à l'époque préindustrielle, la majeure partie des 500 millions d'habitants de la planète avaient un mode de vie proche de ce qui est considéré comme le seuil de pauvreté absolue, environ 2$ par jour soit pour simplifier, environ 1000 $/ an. Ce qui fournit environ 500 milliards de $ par an, également environ un facteur 100 de moins que maintenant. Notons que ce calcul montre que l'intensité énergétique , le rapport entre la consommation d'énergie et le PIB, n'a pas réellement beaucoup changé depuis l'époque préindustrielle - beaucoup moins en tout cas que chacune de ces grandeurs. 

Nous pouvons comprendre l'origine de cette croissance avec les considérations des posts précédents sur l'exponentielle. Comme nous l'avons vu , l'exponentielle ne peut en aucun cas être un phénomène éternel pour un processus physique dissipant de l'énergie (ce qui est le cas des processus industriels), et ne peut être comprise que comme un  phénomène transitoire reliant deux comportements asymptotiques.

L'origine de la croissance industrielle est donc dans l'augmentation soudaine de la capacité d'accueil de la Terre avec la maîtrise des énergies fossiles. Le développement des techniques ayant été plus rapide que la croissance démographique, dans un premier temps, l'humanité a bifurqué dans un régime de croissance continue tendant à lui faire atteindre cette nouvelle capacité d'accueil.

 

Il faut bien noter cependant que même si les fossiles étaient en quantité quasi-infinie (à l'echelle humaine) , ce qui serait le cas si la théorie - probablement fausse - du pétrole abiotique par exemple se révélait exacte, cette capacité d'accueil serait néanmons finie, et la croissance de la production d'énergie aurait quand même été transitoire. Il y aurait eu de toutes façons des contraintes naturelles sur la productivité de l'énergie (grande mais pas infinie), les terres agricoles (même avec des techniques d'agriculture "hors sol"), l'eau , etc ... qui auraient de toutes façons rendu la croissance éternelle impossible. Il est difficile de chiffrer exactement la capacité d'accueil de la planète avec des fossiles éternels (situation qu'on ne vivra de toutes façons jamais), mais d'après le fait qu'il commence à être un peu compliqué de nourrir convenablement la population mondiale, on peut sans doute l'estimer à quelques dizaines de milliards au maximum. 

Mais le problème très particulier de notre société est que les fossiles ne sont PAS éternels, mais s'épuisent à un rythme comparable avec celui de l'expansion démographique. Comme je le signalais dans le post précédent, la croissance en présence de limites renouvelables est très différente de la croissance en présence de limites non renouvelables. Dans le premier cas, on peut espérer atteindre un plateau plus ou moins constant - alors que dans le second, la courbe est forcément une courbe en cloche retombant à zéro, puisqu'on épuise un stock fini. 

Ainsi de manière générique, le supplément de capacité d'accueil dû aux fossiles est génériquement condamné à passer par un maximum, puis à décroître et à s'annuler dans le futur. Le retour aux renouvelables est une nécessité mathématique inévitable.

Bien évidemment, toute réflexion sur le futur de l'humanité doit donc aborder la question de la capacité d'accueil et de la productivité économique de la société sans fossile, basée sur uniquement des renouvelables. Même si cette perspective n'est pas proche, elle se posera d'une manière ou d'une autre.

On peut admettre que l'amplification des connaissances aura rendu l'utilisation des renouvelables bien plus efficace qu'avant. Après tout, on utilise les renouvelables de façon bien plus moderne : au lieu d'avoir des moulins à vent et à eau, des bateaux à voile, on a des belles éoliennes de plusieurs mégawatts, des panneaux photovoltaïques, des centrales à houle, on maîtrise l'électricité .. est ce que cela ne devrait pas conduire à un bien meilleur niveau de vie qu'avant ? c'est probablement l'opinion la plus répandue dans le public - et sans doute chez mes lecteurs. Je vais néanmoins la mettre fortement en question.

 

Logiquement, comme monsieur de la Palisse, je ne vois que trois possiblités, par ordre d'optimisme décroissant  :

Hypothèse A : une société moderne à base de renouvelable offre des capacités d'accueil bien supérieures à celle fondées sur les fossiles.

Hypothèse B : une société moderne à base de renouvelable offre des capacités d'accueil comparable à celle fondées sur les fossiles (peut etre un peu mieux ou un peu moins bien, mais pas très différente).

Hypothèse C :  une société moderne à base de renouvelable offre des capacités d'accueil bien inférieures à celle fondées sur les fossiles, et en réalité, pas très différente de celle préindustrielle.

      On peut illustrer ces trois hypothèses par trois graphiques différents, dans lequel je trace (qualitativement) un indicateur de développement humain (ça peut etre la population, la consommation d'énergie, le niveau de vie ...) avec ses composantes "dues aux fossiles" et ses composantes "dues aux renouvelables" suivant les trois hypothèses :

renouvelables

Hypothèse A 

Dans ce cas l'épuisement des fossiles serait compensé par une croissance encore plus grande des renouvelables -eventuellement une période de soudure un peu difficile entre les deux - mais sur le long terme l'humanité aurait encore un potentiel de croissance significatif, mui permettant finalement d'atteindre un niveau de développement bien meilleur que maintenant (comme j'ai expliqué, j'exclus toute croissance exponentielle infinie ! ). 

Hypothèse B

Les renouvelables ne permettent pas de vivre bien mieux que les fossiles, mais permettent cependant de garder un niveau de vie et une population "correcte" suivant les standards actuels. Il faudra peut etre faire quelques efforts, avoir moins de voitures, partir en voyage moins loin, mais on devrait y arriver. 

Hypothèse C 

le déclin des fossiles fera disparaitre de manière irréversible la société industrielle, qui ne pourrait survivre sans eux. On reviendrait de façon irréversible à une société proche des sociétés agricoles, avec des restes de plus en plus réduits de nos industries. 

Quelle peut être la vraisemblance de ces hypothèses ? on rentre là dans les considérations très hypothétiques, mais je ferais les remarques suivantes :

 

* le scénario B est probablement celui qui est le plus souvent imaginé; mais à vrai dire c'est le moins probable à mon avis. Pourquoi ? 

d'abord rappelons nous que les fossiles ont multiplié par 100 la richesse produite : un changement considérable. Pourquoi sans fossile retrouvrions nous à peu près le même niveau de vie que maintenant ? 

et d'abord quel niveau de vie? le niveau de vie des différents pays est très variable. Entre les pays les plus développés et les plus pauvres (qui sont pratiquement au niveau préindustriel), il y a des différences énormes - de plusieurs dizaines - entre les consommations énergétiques. Alors quel niveau de vie serait supposé etre atteint dans le futur ? celui des pays occidentaux actuels ? mais on pourrait probablement le généraliser à toute la planète, donc ça reviendrait alors à multiplier par 10 la consommation actuelle - on serait plutot dans le cas A. Ou alors juste le niveau moyen de maintenant ? mais pourquoi? par quelle coincidence des systèmes énergétiques très différents retomberaient pile-poil sur des moyennes comparables, étant donné qu'actuellement ce n'est pas du tout ce qu'on observe ? 

d'un simple point de vue des coincidences, une quasi-égalité avec ou sans fossile est donc plutôt improbable.

Restent les hypothèses A ou C.

Il y a quelques problèmes avec l'hypothèse A :

* si les renouvelables étaient bien plus productifs que les non-renouvelables.... (ce qui s'est passé à l'inverse en remplaçant historiquement les renouvelables par les fossiles ! ) ... alors pourquoi ne les a-t-on pas développés en priorité ? pourquoi s'être embêtés avec des fossiles compliqués quand même à extraire, polluants, sales.... ? plus productifs, ça veut dire a priori moins chers, plus faciles à utiliser, d'utilisation plus variée ... hem en réalité toutes nos connaissances montrent l'inverse en général. Les renouvelables servent essentiellement à l'électricité, avec des problèmes de localisation, d'intermittence, de coût... qui plus est, ils sont eux même fabriqués avec des fossiles bon marchés. N'oublions pas que le béton des barrages, l'acier des pales d'éoliennes , des alternateurs, le silicium des panneaux PV, le cuivre des réseaux électriques (ou l'aluminium), le verre et l'alu des miroirs solaires, sont fabriqués à bas coût uniquement grâce aux fossiles bons marchés. Les techniques modernes d'utilisation des renouvelables ne sont à proprement parler que des amplificateurs de fossiles.

* ce coefficient d'amplification n'est en réalité pas énorme au niveau mondial. Les renouvelables ne représentent que 5 % de la production mondiale d'énergie (et encore en prenant l'équivalent thermique pour faire leur électricité, en énergie nette produite, ce n'est que 2 %). En réalité, nous ne produisons pas plus d'énergie renouvelable par habitant que pendant la période préindustrielle, en moyenne mondiale , et essentiellement d'abord en bois de chauffage, puis en hydraulique. L'électricité produite ne peut être utilisée que par une machine industrielle sophistiquée, avec en particulier la production massive d'appareils électriques forcément métalliques et construits .. avec des fossiles.

* il n'y a aucun signe que nous puissions développer des économies modernes sans fossiles. Tous les pays actuellement en développement (particulièrement la Chine) accroissent considérablement leur consommation de fossile, malgré les discours sur le réchauffement climatique et les menaces prévisibles de pénurie. Il serait totalement absurde de le faire si le développement des renouvelables était AUSSI productif, et doublement absurde si il était PLUS productif. Les pays avec très peu de consommations de fossiles sont tous, sans aucune exception, les pays les plus pauvres du monde avec des niveaux de vie s'approchant de ceux de l'époque préindustrielle, le peu de chose les en séparant étant uniquement du aux fossiles, en particulier un minimum de transports motorisés.

* je ne connais aucun occidental capable de vivre à l'occidental sans un pays sans fossile, malgré toute sa science. Probablement, le mieux qu'aurait à faire un occidental vivant dans un village de Papouasie ou dans la jungle amazonienne serait d'apprendre très vite les coutumes locales qui lui permettraient de survivre. Il est très peu probable qu'il soit capable d'y changer quoi que ce soit sans avoir accès à des ressources fossiles. Bref il n'y a pas de signe que nous soyons capable de construire le même genre de civilisation que maintenant sans faire appel aux fossiles, qui produisent bien plus que de l'électricité.

Si les hypothèses A et B sont improbables, alors cela signifie que c'est l'hypothèse C qui est la plus probable. Elle n'est pas certaine bien évidemment - elle est juste la plus compatible avec les connaissances actuelles. Evidemment cela n'a rien de très réjouissant, mais les réflexions scientifiques ne sont pas censées prendre en compte ce critère.

Une dernière remarque quand même : l'echelle de temps n'est pas spécifiée sur le graphique, mais elle serait en gros de l'ordre d'une unité par siècle. Le type de variation attendue est du même ordre de grandeur que les taux de croissance - de quelques % par an, ce qui signifie que rien ne s'écroulerait brutalement du jour au lendemain. Personne ne verrait de son vivant la société basculer du monde industriel à un retour à un monde agricole, même si les fantasmes "romantiques" d'écroulement du monde sont communs. Dans l'hypothèse C, la décroissance serait une "long emergency", suivant le mot de Kunstler - une lente urgence.  A l'échelle de la décennie, les problèmes seraient plutot au départ économiques et financiers : manque de croissance, faiblesse de l'économie, crises à répétition... . Tiens, ça rappelle un peu quelque chose ... 

 

 

 

 

 

 

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30 juillet 2011 6 30 /07 /juillet /2011 09:47

Un lecteur a laissé un commentaire sur le post précédent, dont la pertinence est telle qu'elle me parait mériter une réponse détaillée en post principal. Je me permets d'en recopier les passages pertinents :

@Gilles et skept

J'ai trouvé sur ce site depuis peu quelques personnes que je comprends (enfin) et qui pensent, comme moi, que l'épuisement des énergies fossiles (qui est certain à échéance connue) est probablement un problème plus urgent et plus mobilisateur que le RCA (qui reste complexe à comprendre). Alors que les lois de la physique et un esprit raisonnablement cartésien nous pousserait à l'inverse.
[ SIC : la suite du commentaire me laisse penser que mon estimé lecteur s'est un peu mélangé les pinceaux, il voulait dire probablement le contraire.... "comme nous y pousserait les lois de la physique et un esprit raisonnablement cartésien ..! ] 

Alors j'en profite, et j'aurais quelques questions à vous poser qui me tracassent depuis un moment sans que personne, dans mon entourage, ne comprenne même de quoi je parle (alors y répondre,...) pouvez vous m'aidez à éclaircir mes idées ?

1)Pourquoi, à votre avis, cet emballement politico-médiatique mondial sur le C02 et cette quasi "omerta" sur le Peak-Oil (un peu moins depuis 1 an toutefois) ? (alors même que la physique et un esprit raisonnablement cartésien nous pousserait au contraire)

2)Une question plus technique et moins cruciale que la 1°. Il semble y avoir sur ce blog une flopée de scientifiques, j'aimerai avoir leur avis sur la théorie de Svensmark à propos de l'influence des rayonnements cosmiques sur la formation de nuages et donc sur le climat, la théorie est très "poétique" voire séduisante, Svensmark semble sérieux et compétent, mais je suis un peu méfiant vis à vis de ses principaux promoteurs. Tient elle la route d'un point de vue scientifique ? http://www.dailymotion.com/video/xcteyl_1-5-le-secret-des-nuages_news

.... 

Tout d'abord, Hema, comme on dit couramment : Bienvenue au club ! 

 

Je vais d'abord répondre rapidement à l'hypothèse de Svensmark, qui a supposé que l'activité solaire pouvait influencer la Terre en modulant le flux de rayonnement cosmiques frappant l'atmopshère, ce qui changerait sa nébulosité (le mécanisme étant donc assez complexe et loin de la simple augmentation de la puissance solaire : actvité solaire-> plus grand champ magnétique-> moins de cosmique->moins de nuages-> plus de rayonnement arrivant au sol) : je n'ai pas d'avis a priori sur cette hypothèse; c'est une hypothèse à étudier scientifiquement comme les autres. La critique principale est qu'il ne semble pas que les nuages soient influencés tant que ça par les rayons cosmiques, et de plus, les nuages peuvent avoir un effet inverse suivant leur composition et leur altitude, ils peuvent bloquer le rayonnement incident mais aussi augmenter l'effet de serre : quand le ciel se couvre, il fait plus frais, mais une nuit nuageuse est moins froide qu'une nuit claire ! Mais il faut faire un certain nombre d'études complémentaires, dont l'expérience CLOUD, pour en être sûr. On découvrira peut etre aussi un autre phénomène voisin mais différent dont on ne se doutait pas, ça arrive....

D'une façon générale, ces questions sont du ressort des climatologues, et je ne prétends pas l'être. L'avis que je donne ici est juste mon impression sur la "qualité générale" des preuves fournies, mais je respecte le travail des climatologues ayant établi les faits dont il est question. Je suis également assez méfiant vers les explications "c'est le Soleil", "c'est le mouvement des planètes", etc.. mon avis étant plutot qu'on donne trop confiance à des explications déterministes par rapport à la variabilité naturelle.

Sur la question importante du "pourquoi", c'est également une question que je me suis souvent posée. A priori, les deux crises, énergétiques et climatiques, jouent un rôle comparable et devraient au moins le même impact, mais en réalité, comme dit Hema, "les lois de la physique et un esprit cartésien" nous poussent à donner un poids bien plus considérable à l'effet des sources énergétiques sur notre société qu'aux variations climatiques. Toutes les corrélations connues montrent que le niveau de vie et les indicateurs humains (pas seulement le PIB) sont corrélés positivement à la consommation énergétique, et ont peu à voir avec la température. On peut imaginer un seuil où la variation climatique serait catastrophique, mais ce ne sont que des supputations tirées de théories et de modèles informatiques compliquées, d'interprétation de données incertaines, alors que l'association entre sources d'énergie et niveau de vie est claire, évidente, historiquement, géographiquement, et économiquement clairement visible et incontestable. Préconiser de réduire les fossiles pour éviter un changement de climat revient à considérer qu' il est bien plus probable que nous sachions nous passer de fossiles plutot que nous sachions faire face aux conséquences climatiques qu'ils produisent. 

Or cette assertion n'a strictement rien d'une évidence ! il ne s'agit pas ici de prouver qu'elle est fausse, il s'agit de s'interroger sur les bases sur lesquelles autant de gens l'adoptent comme une évidence, alors qu'il n'y a aucun fait clair qui le montre. De la même façon que la question n'est pas de savoir si Dieu existe , mais de savoir pourquoi autant de gens y croient sans preuve, et de plus, curieusement, la plupart du temps sous la forme qui existe dans la société autour d'eux et pas sous la forme de ceux d'à côté (le trait le plus intrigant dans la religion n'est pas seulement la croyance, mais l'autocorrélation spatiale de cette croyance :) ).

 

C'est d'autant plus étrange que non seulement il n'y a aucun fait qui le montre, mais que dans les pratiques économiques, tout montre exactement le contraire. A commencer par le fait que nous cherchons constamment à exploiter de nouvelles ressources fossiles, de plus en plus chères et difficiles d'accès, ce qui n'a aucun sens logique si la proposition précédente est vraie, mais est totalement sensé si elle est fausse. 

Bref le discours public AFFICHE une croyance et AGIT en fonction de la croyance inverse. (Petit parallèle avec la religion : on peut remarquer que beaucoup de représentants officiels de religions pronant en général la simplicité et la pauvreté volontaire n'ont pas réellement agi comme si ils y croyaient eux-mêmes ...)

Donc nous revenons à la question d'Hema : mais pourquoi afficher et "croire" (la plupart du temps très sincèrement, là encore comme pour les religions) autant à une proposition si peu en rapport avec les faits connus, en en minimisant d'autres si évidentes ? 

L'explication que je propose est qu'il y a une différence entre les deux dangers. Le danger énergétique, si nous ne savons pas le résoudre, est finalement mortel pour notre société. Si nous ne savons pas remplacer les fossiles, notre société s'éteindra inexorablement, sous sa forme actuelle. Je ne parle pas du tout de disparition de l'humanité, je parle de la disparition du mode de vie qui caractérise la société moderne. Il porte donc en germe une idée insupportable, celle de la vieillesse et de la mort, une idée qui nous hante bien sûr personnellement au cours de notre propre vie et que nous avons du mal à admettre. Pire, il n'y a aucune morale derrière ça. Ce n'est la faute de personne si les gisements s'épuisent , ce sont des ressources finies, c'est tout. On pourrait ne plus les extraire, mais ça revient à hâter la fin à laquelle nous cherchons à échapper. Il n'y a pas d'échappatoire. le danger énergétique nous met en face du tragique de l'existence humaine.

 

Le danger climatique, lui , est bien différent. Nous y jouons un tout autre rôle. Nous jouons un double jeu, doublement actif et non passif : nous nous voyons comme la CAUSE principale de ce probleme, mais aussi comme le REMEDE potentiel. Nous sommes à la fois une menace, et possiblement des héros pouvant l'éviter. Dans les deux cas, nous sommes maîtres de notre destin. Même notre caractère menaçant flatte notre ego par notre capacité de nuisance - elle flatte notre illusion de toute puissance; le changement climatique met inconsciemment en scène les histoires que nous aimons, les histoires de bons et de méchants, de Dr Jekyll et Mr Hyde,  de Dark Vador et de Luke Skywalker. Elle parle à notre inconscient. elle nous met au centre actif de l'histoire. 

 

Il est d'ailleurs frappant qu'une partie importante de la communauté "piquiste" a developpé une philosophie "survivaliste", ce qui permet de 'redramatiser" l'histoire. Le peak oil est alors perçu comme une catastrophe soudaine, plongeant le monde dans le chaos, un monde à la Mad Max. Là encore, cette mise en scène permet de s'identifier au héros solitaire, seul contre les éléments hostiles, et redonne une gratification narcissique à notre individu : si nous ne sommes pas capables de sauver la société, alors au moins, qu'on nous donne un rôle qui nous permette de nous sauver nous-mêmes !

Cependant, en général, les gens préfèrent de beaucoup penser que nous trouverons des solutions techniques à l'épuisement des fossiles, mais qu'il ne tient qu'à nous de le faire. D'où la floraison dans l'esprit du public de toutes ces croyances à l'existence de "solutions miracles" (souvent inventées par des inventeurs géniaux et solitaires, persécutés par de grandes compagnies pétrolières et des états accapareurs de taxes sur les carburants ...), et une tonalité générale du "si on veut on peut" dans tous les discours publics. Nous n'aimons pas qu'on nous dise que nous vieillissons, et encore moins que nous allons mourir, alors que ce sont deux certitudes incontestables. Seul le discours climatique nous permet de mettre en scène les histoires que nous aimons nous raconter.

 

Peut être faudrait-il changer la phrase de Paul Valéry :"Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles", en "Nous autres, civilisations, nous ne savons toujours pas que nous sommes mortelles " ... ????

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29 juillet 2011 5 29 /07 /juillet /2011 08:19

C'est l'estimation du nombre de nuitées perdues par l'industrie touristique française à cause du temps maussade de juillet.

 

Il faut relativiser ce chiffre : ce n'est que 2% du nombre de nuitées attendues, et ça n'a fait que réduire la progression attendue depuis 2010 (encore bien impactée par la crise), de +4 % à + 2%. On n'est donc pas dans une catastrophe nationale. C'est cependant ce genre de "petites nouvelles" qui permet de faire des réflexions sur l'impact social du climat.

 

Première chose : le mois de juillet n'a absolument pas été conforme aux prévisions saisonnières, qui tentent d'evaluer des "temps moyens" pour les 3 mois qui viennent. Les prévisions pour l'été, avec la sécheresse naissante, s'accordaient sur un mois de juillet plus chaud que la moyenne, et une pluviométrie incertaine mais dans l'ensemble plus sèche. Deux mois après, plus personne n'ose prononcer en public le mot de "sécheresse" , même si les nappes phréatiques continuent à être très basses à cause du déficit de précipitations hivernales, les précipitations de surface ont été nettement supérieures à la moyenne, et la température nettement inférieure. Les prévisions saisonnières sont donc encore loin d'être fiables. En réalité après quelques jours de prévisions, la nature chaotique de la météo reprend le dessus et aucune prévision ne s'est avérée être fiable. Les prévisions ne sont pas fiables à une semaine à cause des fluctuations à haute fréquence des distributions de température et de pression, elles ne sont pas fiables à quelques mois parce que nous ne savons pas encore identifier les grandes dynamiques donnant lieu à ces perturbations, elles ne sont pas fiables à quelques années parce que nous ne savons pas prévoir les oscillations océaniques genre La Niña/El Niño, elles ne sont pas fiables à 10 ans parce que c'est encore trop court. Mais on nous affirme qu'elles sont fiables à 30 ans , bien qu'on ait un facteur deux d'incertitude sur la sensibilité climatique et qu'on soit loin de comprendre les oscillations de longue période. Une question de bon sens surgit : sur quelle base a-t-on validé la fiabilité multidécennale, si aucune fiabilité n'a été avérée avant ? je suis prêt pour ma part à croire à cela ... mais pas à le croire juste sur parole ! alors, quel est l'argument fondamental justifiant que nos modèles deviennent fiables après plusieurs décennies ? 

 

Deuxième chose : on constate sans trop de surprises que les gens n'aiment pas trop le mauvais temps. Mais si le mois de juillet avait été chaud et sec comme prévu , evidemment ça aurait aggravé la sécheresse et on aurait certainement glosé bien plus sur le réchauffement climatique. Ce qui prouve que la réalité est complexe, et que les choses ne sont jamais ni blanc ni noir (je le précise au cas où certains douteraient que je puisse penser des choses pareilles ...). Mais le problème est que nous sommes souvent conduits à prendre des estimations globales, et à prendre des décisions qui sont, elles, binaires, telles que : devons nous oui ou non relancer la construction de centrales nucléaires? autoriser les gaz de schistes ? lever une taxe carbone ?

 

Se décider "objectivement" sur ces choses demanderait d'avoir une estimation objective et chiffrée d'un indicateur global qui nous permette de décider. Mais c'est en réalité extrêmement difficile, et même impossible pour plusieurs raisons. D'abord il s'agit souvent de pondérer des critères hétérogènes dont la valeur affective dépend des individus : la voiture est-elle globalement bonne ou mauvaise ? le fait de pouvoir partir en vacances rapidement à des centaines de km de chez soi, emportant enfants, bagages, la planche à voile, le chat (chose difficile à faire sans voiture ..) compense-t-il oui ou non le bruit, la pollution, les hérissons écrasés, etc.... ? personne n'a une vraie réponse à ça... c'est juste que la réalité des comportements indiquent ce que les gens estiment en moyenne. De même pour l'impact climatique : on peut craindre qu'un climat plus chaud réduise l'enneigement des stations de ski et défavorise l'industrie touristique d'hiver. Mais quid si elle diminue le nombre d'étés pourris et favorise celle d'été ? d'autant plus que diminuer la fréquentation des stations de ski en hiver peut être bénéfique pour la conservation du milieu naturel de nos montagnes, et augmenter le tourisme estival peut être dommageable pour le milieu marin , et réciproquement ...

 

et puis, comment tester l'impact positif de la diminution d'évènements défavorables ? si il est facile de compter des inondations qui arrivent dans certaines partie du globe, comment compter par exemple les inondations qui NE SONT PAS ARRIVEES dans d'autres parties , et qui seraient arrivées si le climat avait été différents ? quelqu'un a-t-il une source donnant la liste des catastrophes qui ne sont pas arrivées partout dans le monde, grâce à la variation de 0,5 °C depuis 30 ans ? (après tout, il est très improbable que la nature soit si méchante que toute variation ne produise QUE des résultats négatifs, non ?)

C'est d'autant plus difficile à faire quand il s'agit de prévoir à plusieurs décennies, parce que là il s'agit d'évaluer les impacts non sur la société actuelle, mais sur la société de la fin du siècle, ce qui suppose de la connaître. Qui aurait pu prévoir l'existence d'une industrie touristique du ski il y a 100 ans , par exemple ? Il ne me semble pas que le meilleur des climatologues soit capable d'un tel exploit. Or cela n'a aucun sens de faire des évaluations avec la société actuelle figée - ne serait ce que la croissance économique prévue dans les scénarios intensifs, par exemple, produirait un niveau de vie moyen sur la Terre supérieur à celui des américains actuels ! qu'on y croit ou pas (je n'y crois pas), c'est un autre problème, mais c'est bien évidemment absurde de continuer à imaginer des bengalis ou des gabonais vivant exactement comme maintenant , dans un tel contexte.

 

En réalité, tout cela procède vraisemblablement d'une illusion de contrôle très au delà de nos capacités réelles; l'évolution des sociétés s'apparente bien plus à l'évolution stochastique darwinienne qu'au déroulement d'un processus déterministe planifié. L'humanité s'est toujours adaptée "en temps réel" à ce qui lui arrivait, y compris des changements climatiques, y compris des changements climatiques qu'elle s'appliquait brutalement à elle-même , par exemple au cours des migrations européennes du XIXe siecle vers des pays de climat totalement différent. Bien évidemment, il y a des inconvénients à tout, bien sûr, le progrès technique a produit des pollutions, détruit des cultures traditionnelles, rompu des liens sociaux ancestraux - personne ne peut le nier. Mais l'évolution biologique produit la même chose : de nouveaux prédateurs, la disparition des espèces inadaptés, parfois des catastrophes massives "remettant à zéro " le système. On peut le reconnaitre - prétendre l'éviter à tout jamais relève d'une illusion de toute-puissance infantile qui sera toujours prise en défaut par les faits. On peut avoir le jugement qu'on veut sur la société industrielle, mais il se trouve qu'en réalité, la très grande majorité de ceux qui ont accédé à son confort n'ont aucune envie d'y renoncer, et si ils se plaignent de quelque chose, c'est le plus souvent de ne pas en avoir assez. Le jugement n'a jamais été formulé explicitement ni démontré objectivement (ce serait impossible). Il a juste été illustré en pratique par le seul comportement quotidien et les choix au jour le jour de chacun - incluant ceux qui la dénoncent le plus fort. 

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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 22:12

Le mouvement des "los Indignados" , reprenant le terme du petit livre à succès de S. Hessel, semble connaître un certain essouflement avec le départ des manifestants de la Puerta del Sol. Cet essoufflement est probablement révélateur du désarroi profond qui l'a provoqué, ayant conduit les manifestants à exprimer leur rejet d'un système politique, mais sans vraie solution de rechange.

 

Car au fond, quelle est l'origine de ce mouvement ? la population rassemblée pour exprimer son ras-le-bol d'un système politique, ressenti comme confisqué par des politiciens, et  ne les représentant pas, était d'abord et avant tout composée de victimes de la dure crise économique ayant frappé l'Espagne depuis 2008, et la mettant en tête des grands pays européens menacés de subir le sort de l'Irlande, de la Grèce ou du Portugal. Elle était décrite comme " De jeunes diplômés sans emploi y côtoi[ya]nt des salariés précaires ; des familles surendettées par leur emprunt immobilier crois[a]nt des fonctionnaires ; les quinquagénaires et les retraités [ayant] rejoint leurs cadets." Bref , les plus touchés par une crise qui les dépasse et dont ils se sentent des victimes innocentes. 

 

Le réflexe est donc d'imputer la gravité de la crise au système politique et financier. Il y a probablement une responsabilité importante de la part des politiques s'étant lancée imprudemment dans une croissance effrenée, soutenue par des placements douteux, avec une bulle immobilière inédite à la clé. L'effondrement brutal du chateau de cartes financier a certes laissé sur le carreau des millions de gens qui ne comprennent pas pourquoi ils devraient être exclus des richesses qu'on leur a fait entrevoir. Mais leur revendication revient finalement, encore et toujours, à réclamer une amélioration de leur niveau de vie. La contestation du "système" est en réalité une contestation de sa capacité à leur apporter la richesse. On a beau remettre en cause le principe de la croissance et le PIB, en pratique, les individus cherchent quand même la plupart du temps à vivre le mieux possible, et supportent rarement de s'appauvrir. Le même paradoxe se retrouve dans les mouvements altermondialistes qui, dans un même souffle, dénoncent à la fois le productivisme de la société capitaliste et les injustices dans l'inégalité de l'accès aux ressources mondiales. Car la solution pour résoudre cette inégalité n'est jamais de ramener les pays riches au niveau des pauvres, mais plutot l'inverse ! 

 

Malheureusement, réclamer l'amélioration du niveau de vie des pauvres n'est pas du tout une remise en cause de la croissance économique - en réalité, c'en est le principe même ! la croissance n'est due finalement qu'au fait que chacun, chaque année, ne voit pas pourquoi il n'aurait pas le droit d'avoir les mêmes richesses que celui qui vit juste quelques % au-dessus de lui. Si on rajoute à ça la croissance démographique, il n'y a aucune raison que l'humanité cesse d'elle-même de tenter d'améliorer sans cesse son sort, ce qui poussera inéluctablement à la croissance de la consommation des ressources. Il n'y a pas de mécanisme régulateur interne qui limite la quantité de ressources consommées - les seules limites seront imposées par les contraintes extérieures que nous imposent la nature. Et malheureusement aucun système politique n'est capable de les éviter. Il risque d'y avoir encore, dans les prochaines décennies, de nombreux "indignés" de par le monde ....

 

 

 

 

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