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8 juin 2011 3 08 /06 /juin /2011 09:10

[Titre édité après quelques justes remarques d'un proche ..]

Plus de deux mois après le terrible tsunami ayant frappé le Japon, la centrale nucléaire de Fukushima continue à propager des répliques symboliques de ce séisme. L'Allemagne vient d'annoncer sa sortie du nucléaire, 20 ans après celle de l'Italie décidée juste après Tchernobyl, et 30 ans après l'arrêt du programme nucléaire américain décidé à la suite de l'accident de Three Miles Island. Manifestement, les catastrophes nucléaires ont un impact direct et rapide sur l'attitude des populations vis à vis du nucléaire, et donc sur les gouvernements démocratiques qui tiennent à leurs électeurs ....

 

Le débat fait rage entre ceux pour qui le nucléaire est l'incarnation moderne de Satan, le mal absolu qui va contaminer le monde entier pour des millénaires, et ceux pour qui le nucléaire est indispensable à la survie de la société , pour remplacer les fossiles. Essayons de mettre quelques chiffres sur ce débat.

 

Les partisans du nucléaire font remarquer que cette énergie a quand même d'indéniables avantages. Elle produit très peu de CO2 : la France a une intensité carbonée du kWh électrique bien plus basse que ses voisins (90 g de CO2 /kWh contre 460 g en moyenne en Europe). C'est une source d'électricité stable, peu polluante en l'absence d'accident. La puissance d'un réacteur nucléaire rend son emprise au sol très modeste par rapport aux renouvelables. Et bien que les réserves d'uranium soient limitées (environ 100 ans à la consommation actuelle, mais comme nous le rappellerons , le nucléaire ne produit que 5 % de la consommation énergétique totale), elles pourraient etre multipliées par 100 par le développement de surgénérateurs au plutonium ou au thorium. Il serait donc le seul moyen de remplacer les fossiles, qui s'épuiseront progressivement et qui produisent ce CO2 si vilipendé.

Les opposants mettent en avant les déchets dont nous ne savons toujours pas quoi faire, les pollutions larvées par les différents rejets et fuites, et les accidents majeurs qui dévastent des régions entières. 

 

Il est très difficile d'établir un bilan réel des victimes du nucléaire : en effet les effets de radiations à faible dose sont très mal connus, et peuvent ne se révéler qu'après des décennies. La catastrophe de Tchernobyl a eu lieu dans un contexte général d'effondrement de l'Union Soviétique et de son système de santé, et de bouleversements dans la structure même de la société (incluant une plus grande transparence des statistiques), ce qui rend très compliqué l'interprétation des statistiques de mortalité avant et après la catastrophe. Il est également légitime de faire remarquer que toutes les sources d'énergie apportent leur lot de problèmes et de catastrophes : marées noires, explosions dans les mines de charbon, ruptures de barrage, effet de serre ... pourquoi demander au nucléaire d'avoir zéro défaut alors qu'on les accepte chez les autres ? 

 

La question des déchets est également très complexe : à quel point sommes nous sûrs d'avoir une solution pour entreposer les plus dangereux, qui restent radioactifs pendant des centaines de milliers d'année, plus que l'âge actuel de l'espèce humaine ? que pouvons nous assurer pour l'avenir ? 

 

Cependant, il faut revenir à la question de savoir pourquoi le nucléaire serait indispensable. On propage souvent l'idée que le nucléaire est la seule solution pour faire face à la dépletion des énergies fossiles, et au problème du CO2, qu'il faudra choisir entre le nucléaire ou la bougie. L'examen des chiffres conduit à nuancer fortement cette assertion.

 

Comme je l'ai rappelé, le nucléaire ne représente actuellement que 5 % de l'énergie consommée annuellement dans le monde, soit 15 % environ de l'électricité produite. La France est une exception mondiale avec une électricité à 80 % nucléaire. Comme nous l'avons dit, il est vrai que son bilan carbone est particulièrement bon par rapport aux pays voisins, avec une des électricités les moins carbonées au monde (si on excepte les pays pouvant se permettre de la produire uniquement avec des renouvelables, hydraulique ou géothermie, comme la Norvège ou l'Islande). Mais au niveau mondial, le nucléaire n'evite que 5 % de CO2, c'est à dire que 0.1 ppm d'augmentation par an sur un total de 2 ppm/an. Depuis le début de son exploitation, il n'a évité au total que 3 ou 4 ppm , soit juste 2 ans de production mondiale. En d'autres termes, il n'a décalé la courbe de croissance du CO2 que de quelques années.

 

Pour que le nucléaire représente une part significative de l'énergie mondiale, il faudrait multiplier le nombre de réacteurs par au moins 5 à 10, en passant des 450 actuels à plusieurs milliers. Petit problème : nous n'avons pas assez d'uranium naturel pour assurer le fonctionnement d'un tel parc plus de quelques décennies. Il n'y a pas plus de réserves d'uranium que de pétrole (en fait plutot moins). En effet le seul isotope utile actuellement est l'uranium 235, qui ne représente que 0,7 % de l'uranium naturel, la très grande majorité étant de l'uranium 238 non fissile. La seule possibilité serait de passer à des techniques  permettant de transformer l'U238 en plutonium Pu 239, ce qui est le principe de base des surgénérateurs de type Superphenix. (Une autre filière possible est l'utilisation du Thorium transformé en Uranium 233, mais elle n'est pas développée à l'échelle industrielle et demanderait une refonte totale de toute la filière nucléaire). L'utilisation massive du nucléaire exige donc le développement de milliers de surgénérateurs de type Superphenix, partout dans le monde.

 

Il faut s'arrêter quelques instants pour réaliser ce que cette perspective signifie réellement. Aucun pays au monde n'a encore réussi à faire fonctionner correctement des surgénérateurs. Même la France, championne du nucléaire, a jeté l'éponge , après des péripéties sans fin, et a fini par fermer Superphenix. Les surgénérateurs manipulent du plutonium extrêmement toxique et potentiellement utilisable à des fins militaires (même si les réacteurs civils ne produisent pas du Pu assez "propre" pour les militaires qui doivent le produire dans des petits réacteurs dédiés, la maitrise de la filière Pu permet sans problème à un pays de s'en doter). Le liquide de refroidissement est du sodium liquide (ou du Plomb qui ne vaut guere mieux), inflammable et réagissant violemment avec l'air et l'eau pour donner de l'hydrogène explosif et de la soude caustique très agressive. 

On a beaucoup parlé de Fukushima, on a peu parlé d'un incident survenu sur le seul surgénérateur en fonctionnement (si l'on peut dire) au Japon, le réacteur de Monju à Tsuruga. Cette centrale, de type Superphenix, est également située au bord de la mer, mais -heureusement- du côté Ouest et n'a pas été touchée par le tsunami. Mais elle a été arrêtée en 1995 après un an (!) de fonctionnement,  à la suite d'une fuite de sodium ayant conduit à un incendie, et n'a été redémarrée qu'en mai 2010 , après 15 ans (!!!) d'arrêt. Quelques mois plus tard, en août 2010, une pièce servant à manipuler le combustible a lâché pour une raison inconnue et une pièce de 3,3 tonnes est tombée dans le réacteur rempli de plutonium et de sodium liquide. Il semble impossible d'aller la chercher , on ne peut pas ouvrir la cuve sans faire flamber le sodium, et on ne peut pas vider le réacteur de son sodium sans provoquer une excursion nucléaire du plutonium contenu à l'intérieur. Les surgénérateurs au Pu-Na ont en effet la désagréable caractéristique partagée avec les réacteurs du type Tchernobyl (mais pas avec les réacteurs conventionnels à eau pressurisée utilisés en France) d'avoir un "coefficient de vide positif", c'est à dire que la réaction nucléaire s'emballe en cas de perte du liquide caloporteur. Pour le moment, la pièce est coincée, le réacteur est à nouveau arrêté jusqu'en 2014 au moins. On ne peut que continuer à faire circuler le sodium en attendant que le combustible s'épuise, et en priant pour qu'un nouveau seisme ne frappe pas la centrale et l'endommage encore bien plus. 

 

Voilà le genre de problème qu'on rencontre avec des surgénérateurs - aucun n'a été exempt de ce genre d'incidents, plus ou moins grave. Une catastrophe du genre de Tchernobyl ou de Fukushima sur un surgénérateur serait encore bien pire que ce que nous avons connu. Et promettre mille ans d'énergie avec la surgénération, c'est aussi promettre des milliers de centrales comme celle ci dans tous les pays du monde, quel que soit leur niveau technologique et leur stabilité politique. Si la durée de vie d'une centrale est d'environ 50 ans, cela veut dire à la fin des dizaines, voire des centaines de milliers de restes radioactifs de centrales disséminées partout dans le monde -nous n'avons bien évidemment encore jamais démantelé et nettoyé complètement un surgénérateur au Pu. 

 

Un autre problème rarement remarqué est qu'utiliser le nucléaire n'a jamais empêché d'utiliser en plus des fossiles, et que le fait d'avoir construit des centrales nucléaires, si il économise des fossiles, n'empeche nullement de les consommer ailleurs et plus tard (c'est un probleme générique et très mal perçu de la soi-disant "réduction des gaz à effet de serre" sur lequel nous reviendrons dans d'autres posts). Le nucléaire ne produit que de l'électricité, mais tout ne se fait pas à l'électricité. Ainsi, si le développement massif du nucléaire assurerait avec certitude la présence de dizaines de milliers de cadavres radioactifs sur toute la planète, il n'assure en revanche nullement qu'on produirait au total moins de CO2 que ce qu'on aurait produit sans lui : il ne change tout simplement pas le montant des réserves de fossiles extractibles, et tant qu'on ne sait pas s'en passer, on n'a aucune raison de s'arrêter ! pour être honnête, disons que ce problème existe aussi avec les renouvelables, nous en parlerons dans d'autres posts ....

 

Une dernière remarque : l'industrie nucléaire est une industrie hautement technologique, qui demande un bon nombre de matériaux de grande qualité et assez bon marché : béton, verre, aciers spéciaux, cuivre, isolants, lubrifiants, générateurs diesels, etc... Tous ces matériaux n'existent en abondance et bon marché que grâce aux fossiles - ils sont impossible à fabriquer avec de l'électricité nucléaire ! le nucléaire n'existe que parce que nous nageons dans les fossiles bon marché. Il est impossible de maintenir une filière nucléaire sans tout un tas de processus industriels dont l'existence même est conditionnée aux fossiles. Là  encore, soyons honnête :  le problème existe tout autant avec d'autres énergies, mais elles ne laissent pas derrière elles des cadavres radioactifs pendant des centaines de milliers d'année ... qui peut savoir comment nos descendants dans 1000 ans seront armés pour y faire face ?

 

En réalité, ni l'argument du CO2, ni la durée des réserves , ne tiennent la route. Les arguments pour maintenir le nucléaire en France sont bien plus prosaïques : d'abord, de toutes façons, nous avons nos centrales sur les bras et il faudra bien des ingénieurs pour s'en occuper au moins un siècle - pas une seule n'a encore été demantelée jusqu'au bout. Ensuite l'industrie électronucléaire française a un poids économique significatif qu'il n'est pas question d'abandonner , tout comme l'aéronautique ou l'armement. Quand il s'agit d'emplois, les considérations philosophiques ou historiques ne pèsent guère. Et enfin, la "Grande Muette", c'est l'arme nucléaire : aucun pays possédant la bombe atomique ne renoncera au nucléaire, puisqu'il veut en garder la maîtrise. La France ne sortira certainement pas rapidement du nucléaire, mais risquons une prédiction : les rêves (ou cauchemars) de milliers de surgénérateurs sur toute la planète resteront dans les cartons des chercheurs, ingénieurs et technocrates du nucléaire. Il n'y aura jamais plus de quelques centaines de centrales dans le monde, jamais plus de quelques % d'énergie nucléaire, et elle finira par s'éteindre doucement avec la disparition progressive des fossiles et de toute la structure industrielle qui leur est associée .... Mais elle alimentera encore les  fantasmes d'Apocalypse ou de solution miracle pour longtemps ! 

 

 

 

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Published by climatenergie - dans Energie
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commentaires

Michel 22/07/2012 13:10


Lecteur de "Pensée unique", je découvre votre blog avec grand intérêt.


Sur les surgénérateurs j'ajouterai qu'il s'agit d'un rêve (ou plutôt d'un cauchemar) de savants fous. Sur le papier l'idée de produire plus de combustible qu'on en consomme semble trés séduisante
mais quand on voit les difficultées pratiques de la réalisation et les risques encourus on se dit qu'il vaut mieux oublier cette idée.


Il faut rappeler qu'en cas d'excursion en puissance d'un EPR on dispose de minutes pour agir, pour un surgénérateur on dispose de secondes...Sans parler du risque terroriste : les promoteurs du
projet ASTRID ont-ils envisagés l'effet de l'écrasement d'un avion de ligne sur une telle centrale?

Alex 07/05/2012 16:21


Certes des évènements comme fukushima remettent en cause l'utilisation du nucléaire comme source principale d'énergie ceci étant chaque pays doit juger ce qu'il est bon de faire pour lui compte
tenu de son utilisation du nucléaire. Il est a priori peu probable qu'il arrive en France une telle catastrophe. Mais de tels évènements conduisent les gens aisni que els gouvernements à se
remettre en question et a réflechir à l'avenir.

Electricité 21/02/2012 17:16


Bonjour


Je suis tout à fait d'accord, ce blog est vraiment bon. Continuez

alexandre 09/02/2012 17:13


Bonjour,


J'adore votre article et votre blog de manière plus générale.


Bravo!


 


 

Delphin 26/08/2011 10:56


Bonjour,

"Quand il s'agit d'emplois, les conditions philosophiques ou historiques ne pèsent guère."

Quand ces emplois appartiennent à un secteur à gros profits, potentiels ou réels (emplois perdus = chiffon rouge agité).

La raison majeure de l'obstination nucléaire française, c'est l'espoir - toujours démenti - d'un gros marché international.

La France "pétrole vert", avec une agriculture industrielle droguée au pétrole + nucléaire compétitif, avec des coûts ultérieurs : Deux impostures qui finissent par apparaître avec le coût pétrole
et le vrai coût du risque nucléaire.

Amicalement,

Delphin