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13 novembre 2011 7 13 /11 /novembre /2011 08:25

Je réagis à chaud (et même en temps réel; l'interview se poursuit, ce qui me permet de réagir en temps réel ) à l'interview d'un philosophe, Dany-Robert Dufour, sur France Inter, à l'occasion de la sortie de son dernier livre :" L'individu qui vient… après le libéralisme,".  Les idées sont résumées par exemple ici  et l'interview pourra être entendue sur le site de France Inter.

L'auteur adresse évidemment un thème qui m'est cher : le fait que la crise actuelle n'est pas une crise habituelle mais le début d'une mutation profonde de la société. Il est frappant dans les questions de la journalistes que le sentiment diffus d'une crise "multiple", d'une crise profonde de la civilisation, s'est installé dans la population. Je cite le résumé de wikipedia :

"Il part tout d'abord du constat que la civilisation occidentale, après avoir surmonté en un siècle les deux séismes majeurs que furent le nazisme et le stalinisme, se trouve désormais emportée par le libéralisme d'aujourd'hui, l'ultra et le néolibéralisme. Il en résulte une crise générale d'une nature inédite : politique, économique, écologique, morale, subjective, esthétique, intellectuelle...".

Le discours de M. Dufour s'inscrit, on pourrait dire , dans l'"anti-Brückner" : il s'articule autour d'une critique fondamentale des valeurs de la société matérialiste et du système capitaliste, et voit dans le fait que notre système est arrivé à bout l'origine de la crise profonde qui nous affecte, et que nous devons effectuer une mutation profonde pour en sortir, mutation qui est possible selon l'auteur :

"Cette civilisation possède pour l'auteur les sources et les ressources nécessaires à sa Renaissance. C'est pour cette raison qu'il propose d'examiner à nouveaux frais les fondements du récit occidental. Il propose en somme de tout reprendre et de réussir là où les deux grands récits de fondation de l'Occident ont finalement échoué devant cet avatar assez diabolique, le divin Marché. Pour ce faire, il propose de relire le récit monothéiste, que les Latins tenaient de Jérusalem, pour lui faire admettre une seconde fois (après Pic de la Mirandole, initiateur de la Renaissance) la dignité de l'homme et de la femme. Et il propose de relire le récit du Logos, venu des Grecs et d'Athènes en particulier, en visant à le débarrasser de l'exclusion qu'il prononçait à l'encontre de certaines catégories de citoyens voués au travail manuel et à l'entretien des maîtres. L'enjeu, c'est tout simplement la perspective d'une nouvelle Renaissance. Une nouvelle dynamique du type de celle du Quattrocento, qui a su retrouver et s'appuyer sur les fondements grecs de la civilisation pour dépasser l'enlisement dans des dogmes obscurs. Dufour propose donc de reprendre le processus civilisationnel là où il fut interrompu pour qu'advienne l'individu enfin réalisé, fruit de la civilisation occidentale, osant enfin penser et agir par lui-même tout en reconnaissant à l'autre les mêmes droits à l'individualisation que les siens. Soit un individu guéri de l'égoïsme actuellement érigé en loi universelle (le self love d'Adam Smith) et prévenu contre toutes les formes de grégarité (celles des barbaries récentes des foules fanatisées et des masses collectivisées et celle, actuelle, de la tyrannie sans tyran de la consommation de masse). Le livre se clôt sur un ensemble de trente propositions à mettre en œuvre sans tarder.

M. Dufour a donc une approche philosophique et "affective" de la crise. La vision qu'il exprime est assez répandue : nous sommes en crise à cause de notre système economique et de nos valeurs matérialistes. Et il termine par l'évocation de la crise grecque, victime selon lui des lois injustes du marché, qui les plonge dans la pauvreté, en ne faisant qu'aggraver les choses.

Jouons aux enfants innocents, vous savez, l'âge très énervant où on n'arrête pas de demander "pourquoi" . Pourquoi "Aggraver les choses" ? ben oui ils sont en crise , donc c'est grave . Euh, mais Pourquoi c'est grave ? ben c'est grave parce qu'ils n'ont plus d'argent. Ah bon, et ça fait quoi de ne plus avoir d'argent ? ben on devient pauvre, c'est grave ! ah bon pourquoi c'est grave? ben quand on n'a plus d'argent, on ne peut plus acheter des choses, on n'a plus de protection sociale, bref ... on n'a plus les avantages de la civilisation industrielle. En réalité, c'est bien de cela dont les "indignés s'indignent" : perdre leurs avantages, être exclus du système. La crise n'est ressentie comme une crise que parce qu'elle menace, à terme, notre niveau de vie actuel.

Euh mais là, il y un léger problème de logique qui ne devrait pas échapper à un philosophe : l'origine de la crise serait nos valeurs, notre mode de vie, mais la crise en elle-même est définie, identifiée, caractérisée par le fait que nous PERDRIONS notre mode de vie ? c'est inhabituel, quand on diagnostique une maladie, de considérer que c'est la perte de la maladie (donc la guérison) qui est le problème ! si il y a bien un moyen facile d'arrêter les consommations, les gaspillages, etc... c'est bien de rendre les gens pauvres.

ce discours, pourtant très répandu, transporte une contradiction fondamentale : si c'est notre mode de vie qui est le problème, pourquoi est-ce un problème de le perdre ? si l'argent n'a pas d'importance, pourquoi nous plaignons nous que les banques nous le volent ? si la richesse ne compte pas, pourquoi tout le monde la réclame, pourquoi l'injustice mondiale est elle décrite par le fait que les pays pauvres sont exploités au profit des pays riches ? quel est le "bon" indicateur alors ? l'argent, ou le manque d'argent  ?

Ce genre de paradoxe, qui fait partie pour moi de la catégorie "paradoxe de la marmite " rapporté par Freud, c'est à dire des argumentations mutuellement contradictoires (l'histoire est : deux amis se rencontrent, l'un dit : "dis donc, la marmite que je t'ai prêtée, tu me l'as rendue fendue" L'autre répond "Hein? d'abord tu m'as jamais prêté de marmite, et ensuite je te l'ai rendue en bon état" (et on peut ajouter : et d'abord elle était déjà fendue ")). Ce genre d'argument est signe d'un non-dit, d'un "cadavre dans le placard" qu'on veut cacher par un discours rationalisant.

Quel est le cadavre manquant ? dans la liste des "crises" que nous vivons figure un absent de marque. Les lecteurs de ce blog savent que selon moi, la crise est essentiellement une crise des ressources, et en réalité surtout énergétique, et en réalité surtout pétrolière. Le monde patine parce qu'il arrive au bout de la croissance de la ressource qui a permis à notre civilisation de prendre les formes qu'elle a, les énergies fossiles, et en particulier le pétrole.

Tout comme on ne parle pas de sexe , on ne parle pas d'énergie quand on est bien élevé. C'est trop "matériel", c'est trop vil. Même si, tout comme le sexe l'est pour l'humanité, c'est en réalité l'ingrédient indispensable à notre civilisation , et que nous (en tant que civilisation) n'existons que par elle. Il vaut mieux parler de valeurs, d'esthétique de morale....

Mais il y a un problème : le matérialisme, l'envie de richesse, l'individualisme, sauf erreur, ne sont pas arrivés en 2008. Ils ont toujours existé, et l'avidité, l'envie de conquête, est aussi vieille que l'humanité. Ce ne sont pas ses valeurs en soi qui sont responsables de la société industrielle, et pas non plus de sa disparition. L'égoïsme humain (que je ne nie pas) a juste PROFITE des occasions inespérées d'enrichissement qui se sont présentées avec le développement industriel. Le seul phénomène nouveau, ce sont les limites que la nature pose à notre croissance. Ce ne sont pas notre avidité qui est responsable de la crise, elle était surtout responsable de la croissance qui l'a précédée : ce sont les limites naturelles que la nature met à notre avidité. Et la perception de ce coup d'arrêt comme une crise est précisément le signe que nous n'avons nullement renoncé à notre envie de richesse - sinon nous n'en souffririons pas.

Du coup, les soi-disant "solutions" basées sur un changement de valeurs sont à mon avis illusoires. Nous ne changerons pas de valeurs. Personne ne sera heureux de renoncer à du pouvoir d'achat, de devoir abandonner un logement grand et bien chauffé pour revenir dans des petits appartements insalubres, de se passer de voiture, de ne plus partir en vacances, de ne plus avoir de protection sociale. Et ce n'est pas un changement de valeurs qui permettra de les conserver, de retrouver du pétrole sous la terre, de diminuer fortement l'intensité énergétique. Il faut arrêter de dire n'importe quoi : nous aurons certainement besoin d'une mutation profonde de nos cadres de pensées pour faire face à une nouvelle ère post-croissance, celle de la décroissance, mais ce ne sera sûrement pas une "solution" à la crise que nous vivons, et ça se fera dans la douleur, d'autant plus que nous persisterons à se tromper sur le diagnostic, et à croire que les solutions sont à portée de notre main : la réalité risque de nous démentir cruellement, et en réalité, c'est ce qu'elle a déjà commencé à faire. 

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Published by climatenergie - dans Société
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commentaires

batista 28/11/2011 13:07

Merci Skept pour vos encouragements à me lancer dans la vie politique. Malheureusement je suis un mauvais orateur. L'idée de parler à un groupe d'indivus supérieur à 10 personnes me tétanise. Je
deviens tout rouge. Mon coeur palpite. Je manque aussi de pratique peut être.
Par contre le front de gauche aura mon vote! :-)
@ bientôt
Soyez heureux!

skept 27/11/2011 22:57

Batista : je ne reviens pas sur divers points factuels ou interprétatifs avec lesquels je suis en désaccord, mais la conclusion est simple : vous devez prendre votre bâton de pélerin et convaincre
vos concitoyens du bien-fondé de votre vision! Le Front de gauche est désormais à peu près sur cette ligne (mais certains se méfient un peu de Mélenchon, qui a vingt ans de bons et loyaux service
dans la gauche productiviste de gouvernement) et EELV n'est pas loin (mais comme ils échangent le maintien du nucléaire contre des strapontins électoraux, certains se méfient un peu de leur
intégrité). Quoiqu'il en soit les élections de 2012 seront une bonne occasion pour mesurer la popularité de la décroissance volontaire dans la population française.

batista 27/11/2011 19:34

Il y aurait beaucoup à dire sur vos réponses argumentées. En tout cas c'est intéressant.

Sur les bienfaits globaux de l'extraordinaire croissance économique de ces 2 derniers siècles, je n'en suis pas convaincu. Si elle a apporté un confort matériel énorme aux minoritaires sociétés
développés comme la notre, il ne faut oublier qu'à l'échelle planétaire, en valeur absolu, il n'y a jamais eu autant de miséreux qu'aujourd'hui. Des milliards qui triment, qui s'entassent dans la
puanteur des bidonvilles. Et ca, c'est bien la croissance économique qui en est responsable. De plus, la tendance ne s'inversera pas avec le PO, on est d'accord.
Mais qu'est ce qui a permis toute cette croissance, y compris de la population mondiale. Ce n'est pas seulement l'abondance de l'énergie chers amis. Elle n'est pas tombée du ciel cette
énergie. Il a fallu aller la chercher et l'exploiter.
C'est bien le système capitaliste qui a permis la croissance ou bien la concentration et l'accumulation des richesses pour une minorité.
Moi je vois une contradiction dans votre discours : à titre personnel vous étes plutôt favorable à une simplicité volontaire. Vous voyez bien que passer sa vie à travailler pour s'enrichir (au
delà d'un certain seuil) est une perte de temps. Ok.
Par contre, au niveau sociétal, vous n'étes plus du tout pour la décroissance volontaire de l'économie ! Il y a quelque chose que je ne comprends pas là.
Vous parlez de quantité d'énergie disponible moyen par habitant. Mais ca n'a aucun intérêt. Elle n'est pas disponible pour tous !
Toutes les composantes de la vie humaine ont une limite : l'âge déjà, l'énergie disponible, la terre, la liberté des uns s'arréte là où... etc, sauf une ! La richesse monétaire. Une
personne peut posséder des milliards de dollars à ne plus savoir quoi en foutre ! Et ca passe, c'est ok.
Ceci est une folie ! C'est la guerre économique généralisée de tous contre tous pour accumuler le maximum.
Il faut une limite à l'enrichissement personnel d'une personne et aussi une limite au développement d'une société.
Sinon quoi, mais c'est bien simple : avec la pénurie d'énergie, cela va vite virer à l'affrontement directe, la violence, la guerre. Et c'est bien ce qui va se passer et ce qui se passe déjà
d'ailleurs.
Mais la guerre du monde civilisé, développé et instruite, attention !, c'est plus à l'ancienne, deux groupes limités d'hommes qui se trucident à la hache dans un champ. Là on va envoyer des
bombes par les airs sur des villes, et y aura pas de cadeau là, pas de prisonnier. Femmes, enfants, tout le monde y passe.
Et à la fin, quoi ? Un champs de ruine dans les pays qui possédent les matières premières. Quelques ilots de richesses concentrées et une vaste périphérie de misères.
Parce qu'on aura pas fixé de limite à l'enrichissement personnel. La pénurie d'énergie, ca c'est secondaire. Il faut toujours revenir à l'homme.
Les Grecs anciens, ils ont déjà posé les questions essentiels. Que dois-je faire ? Que m'est-il permis d'espérer ? Comment y parvenir ? Ils nous ont pas attendu !
C'est pour ça que je suis pour une société au développement économique modéré et coopératif. Une sorte de communisme à définir, n'ayant pas peur des mots. Et s'il faut réduire drastiquement notre
niveau de vie et bien, il le faudra. Sinon, ce sera l'enfer sur terre.
@+

skept 27/11/2011 14:30

Gilles : ah oui OK, je comprends où tu vois une contradiction. Je signale au passage pour les personnes intéressées un texte d'Ivan Illich (un auteur un peu oublié qui a de l'importance pour les
décroissants, et qui a exercé de fortes influences sur des gens comme Jean-Pierre Dupuy). Ce texte intitulé 'Energie et équité' date du début des années 70, d'abord paru en articles dans Le Monde,
puis augmenté en essai. Certains aspects sont datés mais dans l'ensemble, il donne une bonne illustration de la manière dont les décroissants / antiproductivistes posent ces questions de société
dont nous débattons.
http://olivier.hammam.free.fr/imports/auteurs/illich/energie.htm

skept 27/11/2011 14:20

PS : les chiffres de consommation énergétique sont ceux observés en France.