Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
9 juin 2011 4 09 /06 /juin /2011 16:08

Les statistiques sur le bilan énergétique de l'année 2010 commencent à être publiées. Après l'AIE , annonçant une consommation record de fossile en 2010 (et donc de production de CO2), c'est la compagnie BP (dont le sigle signifie depuis quelques années non plus "British" Petroleum mais "Beyond" Petroleum, une opération parmi d'autres de "green washing") qui sort sa statistique annuelle sur les consommations énergétiques de tous les pays du monde - un document précieux pour tous ceux qui veulent des renseignements quantitatifs sur le sujet et qui pensent , comme moi, qu'on ne peut pas discuter sérieusement de ces problèmes sans regarder les chiffres en détail. 

 

Pour ceux qui s'inquiètent du CO2, les statistiques ne sont pas bonnes : selon BP, la consommation globale a augmenté de plus 5 % par rapport à l'année précédente, et principalement à cause des fossiles. Cependant, il faut moduler cette nouvelle par le fait que l'année 2009 avait elle été en recul par rapport à 2008, à cause de la crise économique mondiale. Voici le résumé des consommations énergétiques en 2008, 2009, et 2010, pour les principaux types d'énergie, le taux de variation annuel (en %, calculé par 100*(P(2010)/P(2009) -1) , et la moyenne du taux annuel sur 2 ans (calculé par 100*(racine((P2010)/P(2008))-1)

Energie (Gtep) 2008 2009 2010 t(2010-2009) (%) t(2010-2008) (%)
Pétrole  3,96 3,91 4,03 +3,05 +0,85
Gaz 2,71 2,66 2,86 +7,40 +2,56
Charbon 3,29 3,30 3,56 +7,56 +4,01
Hydraulique 0,73 0,74 0,77 +5,34 +2,97
Nucléaire 0,62 0,61 0,63 +1,98 +0,5
Autres renouvelables 0,12 0,14 0,16 +15,5 +13,9
TOTAL 11,31 11,36 12,00 +5,62 +2,99

Quelques remarques qu'on peut faire à la vue de ces chiffres :

* la très forte montée de toutes les sources d'énergie est consécutive à une quasi-stagnation l'année précédente (à part les renouvelables hors hydraulique, principalement l'éolien) : moyennée sur 2 ans, la hausse globale est de 3 % environ, avec des différences très notables entre les énergies : pétrole et nucléaire se trainent, le charbon, et les autres renouvelables, montent nettement. Dans le cas des autres renouvelables, la faible proportion du total fait cependant que la variation absolue est assez négligeable, + 0,02 Gtep seulement. Les fossiles, en revanche, croissent de 0,56 Gtep .. soit en un an, une augmentation pratiquement égale à  l'intégralité de la production hydraulique, ou nucléaire, et plus de 3 fois l'ensemble de la production éolienne de la planète !

Ceci illustre bien le formidable défi posé par le fait de devoir se passer de fossiles. On peut se lamenter sur la montée continuelle des émissions de CO2, mais il est très irréaliste de penser sérieusement qu'elles vont baisser prochainement. Même si le pétrole atteint son pic de production, le charbon et le gaz sont loin d'avoir atteint le leur. Or l'humanité est, pour le moment, toujours en croissance démographique et économique. Continuer une croissance en diminuant les émissions de fossiles suppose une réduction de l'intensité carbonée (la quantité de fossile brûlée par point de PIB) plus grande que la croissance économique. Or la croissance mondiale a été de 5 % en 2010 d'après le FMI, ce qui signifie que l'intensité énergétique et l'intensité carbonée n'ont quasiment pas évolué, et se sont même plutôt dégradées. On réalise le côté schizophrène de notre société qui appelle à la fois à la reprise de la croissance économique et à la réduction des consommations énergétiques ...

 

 * bien que la production pétrolière ait monté de 3% par rapport à 2009, elle avait baissé de 2008 à 2009, et le taux moyen n'est que de 0,85 % par an : c'est bien plus faible que les prévisions d'il y a quelques années de 2% par an, et plus faible que la croissance démographique de l'humanité- ce qui signifie que la production de pétrole par habitant a baissé. Cette hausse pourrait donc n'être que le chant du cygne de la production pétrolière, dont l'AIE a reconnu que la part conventionnelle avait piqué en 2006.

 

* la forte croissance des fossiles est donc surtout à imputer au charbon (toujours à cause de l'appétit énergétique des chinois), mais aussi au gaz. Une remarque, le gaz est habituellement considéré comme une énergie "plus propre" car elle émet moins de CO2 par kWh, ce qui est exact. Mais elle émet en fait autant que le charbon par atome de carbone, 1 CO2 par atome ! il serait donc plus exact de dire qu'elle produit plus d'énergie , que de dire qu'elle produit moins de CO2. Or consommer beaucoup d'une énergie produisant moins de CO2 , finit par produire quand même plus de CO2 à la fin ! cette lapalissade est plus sérieuse qu'elle n'en a l'air : toute croissance, qu'elle qu'elle soit, à composition énergétique constante, augmente toujours les consommations , l'épuisement des ressources, et la production de déchets associés. "Optimiser" le panel énergétique n'empêchera jamais sa croissance - à moins de se donner a priori une limite absolue infranchissable de consommation, ce que personne ne fera jamais, pour des raisons évidentes. 

 

* A noter que la Chine est devenue officiellement le premier consommateur d'énergie au monde  , devant les Etats Unis, avec environ 20 % de la consommation mondiale; ces chiffres présentés souvent comme effrayants ne doivent pas faire oublier que la Chine représente aussi environ 20 % de la population mondiale, autrement dit c'est un pays tout à fait dans la moyenne pour la consommation par habitant ! si la Chine était divisée en provinces indépendantes, aucune ne se singulariserait particulièrement. La plus riche, celle du Guangdong, celle de Canton, Shenzhen, et de la rivière des perles, "L'usine du monde", produit 12 % du PIB chinois pour environ 110 millions d'habitants - ce qui la placerait environ au niveau de la Turquie. Là encore, n'y a-t-il pas une certaine hypocrisie à se lamenter sur le retard des pays en voie de développement et sur l'inégalité du monde, et à s'effrayer quand ils ne cherchent qu'à nous rejoindre ....

 

* cependant, il est à mon avis assez incorrect de se baser sur ces chiffres pour en déduire quoi que ce soit sur les scénarios à l'échelle du siècle. Je ferai plus tard quelques posts sur les scénarios énergétiques, mais ma position est que la quantité totale que nous émettrons dans le siècle dépend essentiellement du montant réel des réserves géologiquement accessibles (et de notre maîtrise des techniques pour les extraire), et très peu des décisions politiques que nous pouvons prendre. Les variations annuelles sont dues à la conjoncture économique, et transportent peu d'information sur l'état des réserves : ainsi, la production pétrolière a notablement augmenté au début des années 2000, avant de stagner vers 2005.  La reprise économique mondiale reste fragile, les nuages sur l'état des finances de nombreux pays s'accumulent ... il n'est pas du tout certain que les prochaines années confirment l'embellie de 2010. 

Partager cet article

Repost 0
Published by climatenergie - dans Energie
commenter cet article

commentaires

skept 14/06/2011 16:49


Hello Gilles et bravo pour ton initiative.

En réponse à Fowler plus haut, sur la non-prise en compte des énergies grises d'import-export : Une étude très récente de Glen Peters (Center for International Climate and Environment Research
Oslo) a montré que les émissions carbone de l'Europe ont augmenté de 6% entre 1990 et 2008 quand on inclut le carbone contenu dans les flux (croissants) d'importation sur cette période.
C'est-à-dire que la région la plus vertueuse du monde "avancé", déjà développée, à croissance modérée, ayant créé un marché d'émission carbone et disposant de la plus forte densité nucléaire, n'a
finalement pu que délocaliser une part de sa dépendance au mix énergétique en place (dominé à 80% par le fossile).
Référence PNAS 2011 :
http://www.pnas.org/content/108/21/8903

En réponse à Geoffroy : l'analyse de J Diamond sur l'Ile de Pâques a été remise en cause par de nouvelles datations carbone, plaçant le peuplement beaucoup plus tard. Il paraît probable que les
principaux prédateurs des bois furent des rats importés avec les colons, et que la culture pascuane a été achevée par la colonisation européenne. Mais elle a sans doute déboisé en arrivant aussi.
Je me permets de citer une discussion sur Futura Science où j'avais mentionné ces évolutions récentes de la recherche à travers quelques articles que l'on trouvera en lien :
http://forums.futura-sciences.com/debats-scientifiques/461594-ecocide-de-lile-de-paques-datation-lecon.html


meteor 14/06/2011 15:45


Alors tu t'es enfin lancé!

Tu vas donc avoir tout l'espace possible pour exposer tes idées.(mais attention ça consomme du temps!)
J'attends avec impatience tes posts sur les ressources énergétiques fossiles.



Concernant ton tableau, si on excepte 2009, cette augmentation récente de 3%/an en moyenne sur 2 ans est considérable et pourrait justifier, si elle se perpétuait, les scénarios les plus forts du
GIEC.

Le problème étant bien sûr le "si elle se perpétuait"


Arno 13/06/2011 16:52


Dans les liens que tu donnes, j'ai trouvé ce rapport (http://www.ipcc.ch/pdf/technical-papers/ccw/climate-change-water-fr.pdf).
L'approvisionnement en eau est finalement le problème principal, avant l’énergie. Dans ma région,il y de l'eau, beaucoup d'eau, et pourtant on en a de moins en moins; d'abord elle va couter de plus
en plus cher pour la simple raison qu'elle est accaparée ou le sera par les multinationales et ensuite parce que cette eau sert en partie a faire fonctionner des mines et/ou a alimenter des
installations industrielles entre autre pour l'extraction de brut avec la pollution qui l'accompagne.
La page 169 du rapport, paragraphe 8.2.1 me laisse penser qu'il va y avoir beaucoup d'erreurs avant d'avoir acquis la certitude que cette course a l’énergie est sans issue.
La transition énergétique n'est un problème que pour les pays qui veulent maintenir leur niveau de vie et peu leur importent que ceci se fasse au détriment d'autres pays.
Je suis d'accord avec Geoffrey: "Bref, on peut toujours souhaiter un sursaut, mais gardons en tête que les sociétés humaines ont toujours été vulnérables, et certaines ont effectivement disparu
suite à la surexploitation d'une (ou plusieurs) ressource(s) naturelle(s)."


Phyvette 12/06/2011 16:34


BP et très contiente du problème énergétique qui se pose, ils doivent prochainement changer de nom pour s'appeler ; BP "Beyond Peak". Comme quoi la transition énergétique progresse...


Geoffroy 12/06/2011 12:18


@Mathieu: si on en croit le bouquin de Jared Diamond (Collapse), l'épuisement d'une ressource naturelle entrainant la disparition d'une société est quelque chose qui est déjà arrivé par le passé
dans les sociétés humaines. Par exemple (et d'après ce bouquin), on pense que les habitants de l'ile de Pâques sont responsables de la déforestation d'une grande partie de leur territoire.
Naturellement, pour une société qui vivait de la pêche et de l'agriculture, l'absence de bois pour les bateaux et le matériel agricole peut poser de sérieux problèmes. Bien que cette société ait
été "consciente" de la nécessité de ces forêts pour sa survie, les habitants n'ont pas hésité à couper les arbres jusqu'au dernier pour ériger les fameuses statues Moai...

Il y aussi l'exemple des populations Viking du Groenland qui ont conserver des méthodes d'élevage typiques des pays scandinaves ce qui a mené à un épuisement des sols et leur départ
"précipité".

Naturellement, ce type de catastrophe est souvent multifactoriel, dans le cas de l'ile de Paques et du Groenland, l'influence climatique (refroidissement) mais aussi des conflits internes (tribus)
et externes (Inuits au Groenland) ont précipité la chute de ces sociétés. La différence entre ces sociétés et notre société est que notre société est globalisée, pour le meilleur, mais aussi pour
le pire...

Bref, on peut toujours souhaiter un sursaut, mais gardons en tête que les sociétés humaines ont toujours été vulnérables, et certaines ont effectivement disparu suite à la surexploitation d'une (ou
plusieurs) ressource(s) naturelle(s).